Question @5

CarottesUn soir, vers 10 heures ; je rentre d’une réunion de l’Observatoire de la liberté de création avec mon pique-nique métro. Une équipe de trois agents de sécurité de la RATP arpente la rame. Deux s’installent debout au niveau des portes derrière moi, le troisième à celle de devant. Ils blaguent. J’entends de la musique. Ils cherchent d’où cela vient. Ils blaguent encore. Puis.
— Hey, le blanc !
L’agent face à moi rit. Blaguent-ils entre eux ?
Une jeune fille assise à mon niveau de l’autre côté de l’allée sort la tête de son téléphone ; elle observe. Elle a l’air inquiète ; je grignote mes carottes sans me retourner, oreilles aux aguets. La rame entre en station. L’agent devant moi file rejoindre ses collègues ; je le suis des yeux.
— Vous allez sortir, monsieur.
Je me retourne. Deux agents ont empoigné fermement un homme et le poussent vers le quai. L’homme est noir. Les deux agents sont blancs. Je suis mal à l’aise. Je ne comprends pas trop ce qu’il se passe. L’homme a l’air éméché. Je comprends que c’est lui qui invectivait les agents. L’homme est sur le quai ; les portes du métro se referment. Il cogne dedans. Les agents sont restés dans la rame. Ils rient de nouveau. Je me retourne. Le troisième que je n’avais pas encore vu est noir. Cela suffit-il à lever ma sensation d’une intervention pas très nette ?
La jeune fille semble comme moi mal à la l’aise. Elle est noire. Je finis ma carotte et m’adresse à elle.
— Excusez-moi, vous semblez choquée ?
Elle hésite à répondre. Elle se décide, d’une voix peu assurée.
— Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé.
— Moi non plus.
— Vous n’avez qu’à leur demander.
— Vous voulez que je leur demande ?
— Oui !
Elle a pris le ton du défi. Je me lève ; j’ai envie que cette jeune fille sache que tous les blancs ne sont pas alliés contre les noirs. Je m’adresse aux trois agents, leur demande le plus poliment que je sais si je peux leur demander ce qu’il s’est passé, expliquant que j’étais de dos, que je n’ai pas compris pourquoi ils avaient sorti cet homme de la rame, que je suis malvoyante, que je veux juste comprendre. L’échange est courtois.
— Il était alcoolisé. Il importunait les voyageurs, les invectivant. Il mettait la musique fort.
Je ne suis pas convaincue, je n’ai entendu qu’une invective. J’insiste.
— Excusez-moi, mais le fait que vous restiez dans la rame donne l’impression que vous le jetiez dehors.
— C’est une peu ça, dit l’un.
— C’est pour votre sécurité, madame, dit le second.
— Merci, monsieur, j’en suis touchée. Mais s’il était alcoolisé, ne prenez-vous pas le risque qu’il tombe sur les voies, à le laisser seul le quai ?
Le second soupire. Le premier prend la relève, très posé.
— Il ne l’était pas trop. Nous l’avions déjà croisé. On a l’habitude.
Je les remercie de leurs explications et retourne m’asseoir. Je ne suis toujours pas convaincue sur la méthode ni sur l’efficacité pour « la sécurité des voyageurs » de cette éviction. Inutile d’en disserter, je ne pense pas qu’il y ait de « bonnes solutions ». Pour autant, je remarque que l’agent noir n’a rien dit. Je me penche de nouveau vers la jeune femme.
— Qu’en pensez-vous ?
— Ils font leur travail.
Elle veut dire autre chose, se tait. Je retourne à mes carottes. Elle revient vers moi pour me remercier d’être intervenue ; je lui réponds que je sais que j’étais en meilleure posture qu’elle pour le faire. Les stations défilent. Elle revient encore me dire quelque chose que j’ai oublié. Prochaine station, Montparnasse. Elle se lève, me dit au revoir ; je lui souhaite une bonne soirée. Elle s’installe devant les portes pour sortir vite ; je reste assise et ne me lève qu’une fois la rame arrêtée. Sur le quai, je cherche ma sortie. La jeune femme s’est engagée dans un couloir. Elle s’arrête, se retourne, fait un pas vers moi puis repart dans l’autre sens.
Qu’est-ce qu’elle a voulu dire sans y arriver ? Je ne sais pas.

8 commentaires pour Question @5

  • vincent

    Peut-être qu’elle vous trouvais belle 🙂
    Ou alors, elle voulait savoir s’il vous restait des carottes !

    • Cécyle

      Ça doit être, ça les carottes ! 😉 J’avais aussi du radis noir !

      • Salanobe

        Cherchez pas. Le radis noir, c’est irrésistible. Vous aussi certainement mais le radis noir, hmmmm…

        • Cécyle

          J’en aurai aussi au pic-nic de ce soir ; je vous dirai s’il y a émeute !

          • Salanobe

            C’est très malin. Par contre, pique-niquer sous le pluie, ça n’est pas terrible.

          • Cécyle

            Notre métro est ancien mais il n’y pleut pas ! 😉

          • Salanobe

            Ah ! Je croyais que c’était un vrai pique-nique, en plein air, avec la couverture à carreaux, le panier en osier, le cousin pour faire la sieste après.

          • Cécyle

            C’est presque ça mais c’est dans le métro : sac en plastique pour les carottes et le radis noir, petit pain complet aux raisin, pomme, citron chaud au bissap, petit biscuits au chocolat. Comme coussin, j’ai Daniel mais c’est, plutôt pendant le cours de judo que je m’en sers.

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