Sainte Marie Joseph @13

BrassardMardi dernier, je suis allée dérouler de bonne heure, comme je le fais depuis mon retour de vacances. Cela me permet de mieux organiser ma matinée de travail et de bien avancer sur mes Fragments d’un discours politique sans que le reste de mes écritures n’en pâtissent. Au fil des jours, le jour, justement, se lève de plus en plus tard. Je me suis acheté un brassard jaune de cycliste qui clignote pour être vue tout en redoutant de courir de nuit.
Ce mardi, donc, non seulement il faisait nuit, mais il tombait des cordes ! J’y suis allée, un peu inquiète, mais j’aime bien parfois courir sous des seaux d’eau. J’ai bien allumé mon brassard espérant qu’à cette heure-là et avec cette pluie, je serais un peu seule sur la piste cyclable.
Très vite, j’ai oublié la pluie. J’avais un gros souci à gérer : vraiment, je n’y voyais rien, rien au sens que ce que je percevais ne faisait pas sens. Un instant, j’ai pensé renoncer et je me suis souvenue de tout ce que m’ont dit les soignants de Sainte Marie Joseph : je ne vois effectivement pas grand-chose et, si j’ai l’impression du contraire, c’est parce que je maîtrise parfaitement l’illusion, pour les autres, bien sûr, mais aussi pour moi-même. Ils m’ont par ailleurs tous assuré (voire félicitée) de tout ce que j’avais « mis en place » pour générer cette illusion. N’était-ce pas le moment idéal pour tester cela ? L’éprouver.
Je me suis donc mise en mode non visuel, pensant un instant à mon texte Le Râteau, particulièrement de circonstance. J’ai ouvert ma conscience à tout ce que je percevais, concentrant mon regard sur une ligne d’horizon, au-dessus des phares des voitures se réfléchissant sur le sol mouillé qui était ce qui me gênait le plus. Un instant, j’ai entendu un bruit… et un vélo m’a doublée. J’ai songé que je devais être en mesure d’avoir une plus grande conscience de ce que j’entendais. J’ai fait confiance à ma connaissance de mon parcours, n’ai pas craint de traverser les flaques profondes que je savais là pour éviter de sortir de ma trajectoire, considérant que si je restais bien calée sur ma ligne, tout irait bien.
Et tout est bien allé. Sans me sentir complètement en sécurité, j’ai pris de l’assurance, ai eu conscience que celle-ci me faisait réduire mon attention. Je me suis concentrée de nouveau, essayant de travailler ma posture pour que l’assurance détente plutôt mon épaule que ma vigilance. Et je suis arrivée au bout de ma demie-heure de déroulé, trempée comme une soupe et ravie.
J’ai regardé mon chrono. « 29:22 » ; une minute de moins que la veille où il faisait jour et sec. Je n’ai donc pas ralenti, au contraire. Et j’ai éprouvé ma déficience visuelle comme rarement (vraiment, je ne voyais rien ; j’avais la sensation de me propulser dans l’invisible) autant que j’ai testé mes capacités à y suppléer. J’ai aussi su gérer ma peur. Ah ! Sainte Marie Joseph. Jusqu’où me mèneras-tu ? Jusqu’au bout de la vie, c’est sûr !
Merci.

16 commentaires pour Sainte Marie Joseph @13

  • Salanobe

    Que représente la photo ? On dirait un bivouac dans le désert.

    • Cécyle

      C’est mon brassard clignotant que j’ai posé sur mes runnings après le déroulé pour faire une photo. J’enlève les semelles que je mets verticalement dans chaque chaussure et je pose par-dessus mes chaussettes.
      Je trouvais que cela donnait une bonne idée de ce que je « vois » dans la nuit : une omniprésence des lumières au détriment de ce qu’elles peuvent éclairer.

      • Salanobe

        En plus d’une stragégie de compensation efficace, il faut une bonne dose d’assurance, dans ces circonstances.

        • Cécyle

          Ou d’inconscience ?

          • Salanobe

            La conscience serait donc visuelle ? 😉

          • Cécyle

            Inversement proportionnelle à l’acuité ? 😉

          • Salanobe

            Ce qui voudrait dire qu’aucun bien-voyant n’agirait avec inconscience ? Vous avez raison, pas la peine de trouver des réponses tant qu’on peut trouver des questions.

          • Cécyle

            Peut-être est-ce une question de choix ? À activité égale, le valide a le choix de la conscience ou de l’inconscience ; le bigleux fonce tête baisée.

          • Salanobe

            Tous les bigleux ne foncent pas tête baissée ! 😉
            Je ne suis pas sûre que ce soit l’acuité visuelle qui oriente vers la conscience ou l’inconscience (et je ne pense pas que l’on choisisse) mais elle oriente sans doute en cas de danger physique immédiat.
            Et dans beaucoup d’autres cas, elle amène des représentations qui, au contraire, sont erronées, influencées, apprises…

          • Cécyle

            Oui, la vue fonctionne aux représentations. Mais, par exemple face à une flaque d’eau : chacun la franchit selon son acuité, le valide conscient qu’il va en ressortir les chaussures mouillées sauf s’il décide de la contourner, le bigleux inconscient car il ignore tout de la flaque ; pour lui, c’est un pari sur la flaque ; pour le valide, c’est un choix.

          • Salanobe

            C’est difficile de prendre en compte ce qu’un non/mal voyant ne voit pas, lorsqu’on est valide. Je ne sais pas si je saurais dresser un chien guide sans formation de dressage spécifique au handicap.

          • Cécyle

            J’aurais écrit « ce qu’un malvoyant voit », car le malvoyant se situe, à l’instar du voyant, par rapport à ce qu’il voit (et non ce qu’il ne voit pas). 😉
            Inversement, j’ignore tout de ce qu’un valide voit et cela me paraît toujours un peu effrayant. Car, de mon point de vue, je vois très bien et tout ! Alors imaginez que d’autres ont une perception visuelle supérieure, j’ai toujours peur que mon nez n’en devienne tout à fait disproportionné ! (c’est un exemple !) 😉

  • A Chazeuil, on dit en effet : « il pleut à seaux ».

    Merci pour ce texte, Cécile.

    Mutti

    • Cécyle

      Je me disais bien que quelqu’un s’échinait à me vider des seaux sur la tête ! Mamy a toujours été si farceuse ! 😉
      Merci à toi, Ornella, de m’avoir toujours laissé courir.

  • Isabelle

    Très chouette photo.

    • Salanobe

      Oui ! Moi aussi, j’irais bien prendre le thé dans le désert.

Envoyer un commentaire

 

 

 

Vous pouvez utiliser ces balises HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>