Bigleuse @58

Paris à piedJe voudrais enfoncer le clou. Et si j’arrêtais de m’adapter tout en continuant à sortir de chez moi ? Car si je reste chez moi sans y recevoir personne, c’est moins drôle tant, en fin de compte, ce qui constitue le plus lourd de mon handicap est de gérer mon environnement humain (autrement dit, le comportement des valides). Je sens que l’exercice va être compliqué mais je le tente. Je profite d’une visite d’Isabelle. Elle m’a beaucoup aidée à écrire Tu vois ce que je veux dire ; elle ne devrait pas craindre l’exercice.
Nous partons en balade. Je lui explique mon projet. Cela l’amuse tout en la laissant un peu dubitative.
— Personne n’agit en fonction de ce qu’il voit…
Nous arrivons à proximité d’un restaurant où nous avons projeté de manger un prochain jour. Il est à l’angle d’une rue, très reconnaissable par son auvent jaune, et j’y suis très souvent allée.
— Tu vois, le Zeyer est au coin.
— Non, je ne vois pas.
— Si, l’auvent jaune.
C’est bien sûr moi qui ai commencé ma phrase par « Tu vois… » Isabelle rit encore.
— Tu es sûre que tu es capable de ne rien voir ?
— Mais je ne le vois pas !
— Je sais. Mais cela va être difficile à prouver.
On rit ensemble. On continue notre chemin sur les traces d’un GR que nous souhaitons tester. Isabelle m’explique les traits jaunes et rouges. Il est évident que je ne les vois pas sauf quand je suis juste dessus. Je laisse donc Isabelle chercher… et quand on se perd un peu, forcément, je cherche avec elle. La probabilité que je trouve avant elle est infime ; mais, qui sait, le trait jaune, si je regarde au bon endroit.
— Je te rappelle qu’aujourd’hui tu ne t’adaptes pas !
J’en profite pour traverser une rue sans feu en dehors d’un passage piéton. Isabelle me rattrape, contrariée, en m’indiquant que ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi. Mais je n’avais pas fait n’importe quoi… Nous le savons toutes les deux. Et tout au long du parcours, je lui désigne encore des choses que je ne vois pas, pour blaguer ou partager, selon. Et elle me montre des choses en essayant de me les faire voir.
Verdict. « Voir, c’est savoir ce qui est où. », disent les sciences cognitives. Cela fait plus de cinquante ans que je sais ce qui est où, sans le forcément le voir, au sens physiologique du terme cette fois. Sans doute est-il plus simple de se bander les yeux que de demander au cerveau d’arrêter de fournir les bonnes informations. Suis-je ainsi condamnée à m’adapter faute d’être capable de ne rien voir ? C’est aussi ce que j’aime dans la vie, ce genre de paradoxe !

2 commentaires pour Bigleuse @58

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