Bigleuse @57

Tu vois ce que je veux direAu fil des décennies, mon rapport à ma déficience visuelle change. Je l’ignorais petite, la méprisais ado et jeune adulte, en prenais la mesure ensuite jusqu’à la faire part de mon identité avec Tu vois ce que je veux dire, avant d’en venir à la revendiquer et à demander aux autres de la reconnaître. L’exercice est souvent complexe car ce que je ne vois pas se heurte à ce que je suis capable de faire autant qu’aux représentations liées au handicap visuel. Autrement dit, il s’agit de réduire une fracture que Christian résume très bien « Tu arrives en autonomie sur le tatami ; on n’imagine pas que tu vas tomber au premier déséquilibre. »
Il s’agit pourtant bien de cela et je remarque que dès que je mets en avant mon handicap et demande de l’aide pour me reposer un peu (c’est usant de tout le temps chercher à voir ce que l’on ne voit pas), les autres paniquent, ne « savent pas » comment faire, trouvent que « c’est difficile » pour, au final, ne rien adapter de leur comportement. Par contre, si je sors une canne blanche, l’aide est immédiate, mais « surdimensionnée » puisque je fais alors face aux représentations ordinaires sur la cécité. Tout cela, j’en conviens, me blesse car il ne me semble pas si compliqué de mettre un couteau tête en bas dans l’égouttoir, de me laisser me couler dans son épaule quand je marche ou ne pas allumer une lumière sans m’en avertir. Cela me blesse aussi car je voudrais ne pas devoir expliquer. Les valides expliquent-ils ceux de leurs comportements directement induits par leur acuité visuelle ? Je m’y adapte pourtant très bien !
Autrement dit, j’estime passer mon temps à m’adapter afin que ma déficience visuelle ne soit pas une contrainte pour autrui quand cet autrui, lui, ne fait pas la moindre démarche pour s’adapter à mon handicap. J’exagère ? Sans doute que oui. Je suis injuste ? Forcément ! Mais c’est ainsi que je ressens les choses chaque fois que je demande à un valide (à de rares exceptions) de venir dans mon monde, de se nourrir de cette différence qui est la mienne, de considérer que ce que je ne vois pas est un « autre chose » qui est une richesse à partager. Partager. Tout est là. Qui peut prétendre partager sans renoncer à ses représentations, à ses peurs, pour aller vers l’autre ? Ma question n’a rien de théorique. Plus je dis « Je suis différente. », plus je sens que le bât blesse et, très vite, la communication ne peut que se rompre.
Devrais-je cesser de le dire pour espérer que ma relation aux autres soit plus tranquille ? Peut-être y viendrai-je un jour, je ne sais pas, par épuisement, sans doute. En attendant, à celles et ceux qui trouveraient plus simple que je m’adapte en silence (tout en arguant du contraire, bien sûr), je répondrai simplement qu’ils ne peuvent alors prétendre m’aimer car sans ma déficience visuelle, je ne suis rien et je n’ai rien à donner.

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