Miam ! @7

Ma grand-mère a eu cent ans le 11 janvicent anser dernier. J’ai évoqué cet anniversaire sur ma page Facebook (ici) en ce jour qui a vu plusieurs millions de personnes marcher pour la liberté en hommage aux victimes des tueries de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’hypercacher pendant que je donnais à manger à ma grand-mère un yaourt. Plusieurs millions de personnes d’un côté ; et un yaourt de l’autre. L’essentiel et le dérisoire ? Oh que non ! Les deux me sont différemment mais tout autant cardinaux et le yaourt touche à quelque chose de si intime que, finalement, je me demande si ce n’est pas lui qui me permet d’éprouver ce jour historique pour notre pays avant même d’en mesurer la portée politique.
Le yaourt, donc. Nous étions à table. Maman était partie je ne sais où. Mamy attendait avec impatience qu’elle revînt pour manger son yaourt. Elle ne peut pas manger seule, peinant à soulever les bras. Elle est également aveugle. Je lui propose de l’aider en lui indiquant que je n’ai jamais donné à manger à personne et qu’elle ne m’en voudra pas si je m’acquitte maladroitement de cette tâche. Elle acquiesce avec grand enthousiasme. Je m’assois près d’elle. J’ouvre le yaourt, prends une petite cuiller, la remplis et l’approche de son visage.
Mamy ne voit pas la cuiller arriver. Moi, je peine à viser la bouche.
— Mamy, il faut que tu m’aides. Tu me dis quand tu es prête et je vais tâcher de viser juste. Tu sais que je ne vois pas bien…
Elle sait mais n’a jamais considéré cela comme réel. Elle joue néanmoins le jeu.
— Prête !
Ma cuiller fonce dans l’ouverture. Elle bute sur du dur dans un bruit un peu plastique. Son dentier. Mamy baisse légèrement la tête et boulotte le contenu de la cuiller. On se cale ainsi le temps de quelques aller-retour, elle ouvrant bien la bouche en annonçant que je peux y aller, moi bénissant ce dentier qui me dit à l’oreille quand j’y suis. Je ne suis pas pour autant très à l’aise. Donner à manger à ma grand-mère est un geste très émouvant, de cette sorte d’émotion qui remonte si loin dans l’enfance et peut remuer des choses compliquées à gérer. J’essaie d’éviter, en général, ce genre de plongée dans le temps, par couardise, souvent. Mais j’y étais. J’ai plaisanté un peu sur le « retour des choses », sur « si l’on s’était dit un jour que…  » Mes blagues sonnaient faux. Mamy m’a dit qu’elle était contente que je sois là. Et moi donc !
Une aide-soignante est passée. Elle mangeait juste à côté.
— C’est important, ce moment.
Oui, madame, c’est important. Mon émotion est encore vive. Quant à savoir exactement de quelle nature elle est, ce qu’elle me dit… Il va me falloir du temps, pour digérer le yaourt ; autant que les millions de personnes dans la rue ? Je parie plus.

10 réflexions sur « Miam ! @7 »

  1. Cécyle Auteur de l’article

    Je suis heureuse d’avoir pu partager le centième anniversaire de Mamy, partager ce yaourt, et aussi une belle tranche de jambon persillé et un Paris-Brest apportés par maman. Mamy en était gourmande. En était… Elle s’est éteinte le 31 août dernier, au petit matin après un mois tout en lente glissade vers un au-delà qui n’en voulait pas tant. La morphine l’a apaisée. Et voilà. Feu, Mamy.
    Je ne sais pas si je ferai un billet. Pas tout de suite en tout cas. Vous l’avez accompagnée aussi par la lecture de mes billets. Il fallait bien que je vous dise.
    Très bonne nuit. Demain, un autre jour se lève.

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          1. Cécyle Auteur de l’article

            Merci à vous la Cocotte.
            Oui, Petit Mouton. c’est ça, Mamy est partie jouer au foot au Deus football club. Un paradis pour les footballeurs !

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