Paris @29

JournauxDescendant ma rue un soir en lisant un bouquin, j’entends à ma droite quelqu’un fourrageant dans une voiture héler quelqu’un d’autre. Tout de suite un jeune homme lui répond et me dépasse. J’en conclus que je ne suis pas concernée.
Deux minutes après, le premier me dépasse à son tour en me disant très gentiment « Madame, si vous voulez, vous pouvez prendre Le Monde sur le toit de la voiture là-bas. C’est celui d’aujourd’hui. » Je remonte un peu la rue et vois la pile de journaux neufs, la fin d’un paquet dans son plastique de livraison bien ouvert pour permettre de se servir. Repassant devant le livreur alors en discutant avec un autre collègue, je le remercie bien. Il était content d’avoir pu faire plaisir en donnant un exemplaire de son surplus. J’étais contente d’avoir de la lecture, moi qui n’ai pas lu le journal papier depuis bien longtemps.
Cela m’a rappelé un des boulots que j’ai eu d’il y a presque vingt ans. Libération à porter chez des abonnés individuels entre trois heures et sept heures du matin, six jours sur sept. Les rendez-vous à deux heures du matin pour la distribution dans une rue exposée à tous les vents de Levallois ou dans le sous-sol du journal. Bout à bout, je l’ai fait plus d’un an, parfois simultanément avec d’autres boulots. Travail difficile, mal payé, avec des primes dépendant surtout d’aléas incontrôlables du porteur. Je me dis que certains le font des années, souvent en complément d’autres emplois de livreur ou coursier. Le développement des technologies masque parfois ce travail du « dernier kilomètre », mais ne remplacera pas sa pénibilité. Je ne l’oublie pas.

8 commentaires pour Paris @29

  • Cécyle

    J’aime bien quand tu racontes combien tu n’es pas née avec une cuiller en argent dans la bouche ! Vive la République méritocratique ! 😉

    • Isabelle

      Merci Cécyle ! Pas de misérabilisme non plus, Petit Mouton peut se rassurer.

  • V13

    Sauf qu’en économie politique, le « mérite », c’est tout bonnement la rentabilité dans la concurrence. Mériter, c’est avoir réussi à éliminer ses concurrentes. Démériter, c’est avoir perdu dans la guerre de toutes contre toutes pour une survie douteuse.

    • Cécyle

      Quelle tristesse !

    • Isabelle

      Je ne vois pas la vie et la société comme un seul grand marché concurrentiel, ni ne crois en l’état de la société dans sa version hobessienne.

      • V13

        Ma foi, croyons donc. Mais c’est singulier, dans ma vie qui s’est déroulée plutôt dans les étages inférieurs de la société, et autour de moi, j’ai toujours constaté que ce que l’une avait, une ou même fréquemment plusieurs autres s’en voyaient privées dans le même mouvement. Effectivement, on peut attribuer cela au mérite particulier de celle qui l’avait. Il n’empêche que la logique qui présidait à tout ça, c’est « y en a pas pour tout le monde ». Le « gagnant-gagnant » étant réservé à des étages d’accumulation considérable.

        Je suis aussi anti-hobbessienne – mais à ta différence je crois que pour réaliser cette antinomie il faut changer la société, et qu’il ne suffit pas de croire qu’il n’en est pas ainsi pour qu’il n’en soit pas ainsi.

        • Isabelle

          Il y a des déséquilibres, parfois particulièrement lourds, dans la société, mais je ne crois pas qu’il vaille voir en l’autre forcément un rival. Il n’y a pas que du mérite, mais je suis totalement opposée à l’idée qu’il n’y a que du hasard ou pire de la chance. Pour moi, le mérite s’inscrit contre une vision héréditaire, d’une société de gagnants nés ou de perdants d’avance. Le problème de plus en plus crucial est la moindre répartition (richesses, emplois…) qui est lié avant tout à un système précis qu’est le capitalisme, surtout dans sa version exacerbée qu’est le capitalisme financier.
          Il faut bien changer la société, mais à mon échelle, je ne pense pas pouvoir y arriver sans d’abord encourager ce qui m’importe au quotidien : un engagement associatif, des relations amicales, des rapports aux autres valorisant ce qui sort du schéma concurrentiel capitaliste. Il ne suffit pas de croire, mais aussi faire. J’essaie de faire.

        • Cécyle

          Oui ! changer le monde. Ici, déjà. La pédagogie par l’exemple va bien au mérite !
          Je suis comme Isabelle, je pense que croire mène à agir. Et moi aussi, j’y crois, à un monde meilleur, à un soi meilleur, à faire des choix. Et y croire est déjà un premier pas.

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