Rencontre @3

J’ai récupéré pour une amie Pourquoi l’amour ne suffit pas, de Claude Halmos et je l’ai feuilleté, en souvenir de ce que j’avais entendu d’elle sur cette question sur France Info (ici) et parce que je suis convaincue que, en effet, « l’amour ne suffit pas ». Je ne suis pas allée très loin dans ma lecture, la relation « mère enfant » ne fait pas partie de mes sujets de prédilection. Par contre, j’ai été arrêtée par sa « définition » de l’amour non filial, qu’elle oppose à l’amour filial (chapitre 2 : « L’amour parents-enfant : un objet non identifié »).
Elle propose trois critères à « l’amour en général : celui qui unit deux personnes adultes » :

    « (…) celui des sentiments : on peut dire d’une personne qu’elle en aime une autre à partir du moment où elle éprouve pour elle des sentiments. C’est-à-dire où, lui donnant une place et une importance particulière, elle la situe par rapport à elle dans un rapport particulier. »

Je ne peux qu’être d’accord avec cela tant je crois en effet que l’amour consiste à regarder l’autre, lui donner une place, et le considérer dans ce qu’il est de particulier, à lui-même et à soi. L’autre n’est ainsi jamais divisible dans tous les autres. Il ne peut être identique à ce que l’on connaît déjà. L’autre à aimer est forcément une découverte vers une relation singulière. Ou alors, on n’aime pas la personne, mais ce qu’elle représente, ce qu’elle incarne, ce qu’elle rappelle. Et, à mon sens, c’est une des raisons premières sur laquelle la relation amoureuse achoppe.
Je continue ma lecture.

    « Le deuxième critère d’un amour réussi [étrange adjectif, NDLCy] (…) est celui du plaisir pris ensemble (…) »

Indiscutable. Je poursuis.

    « Le troisième de ces critères, enfin, est celui de la possession dont atteste le vocabulaire amoureux (et même amical » : « mon » amant, « ma » femme, « mon » ami. Sans parler de toutes les locutions qui expriment l’idée de « se donner » à l’autre, de lui « appartenir »). »

Ouille ! Oui, « ouille ! » Je sais combien Claude Halmos a ici raison, et son argument du vocabulaire je ne peux pas le contester. Pourtant. Pourtant, je veux croire que ce désir d’être possédé (notamment sexuellement) ou de prendre (idem), d’avoir l’autre à soi peut s’extraire de ce que nous entendons par « possession » qui, Code civil oblige, renvoie forcément à la « propriété », propriété si ontologie à notre ordre culturel et social (donc amoureux) qu’elle est en tête de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
Prendre sans posséder, se donner sans s’aliéner, aimer sans s’approprier, je le crois possible à condition que la place particulière que l’on confère à l’autre soit une place définie par ce qu’il est, que cette place soit une libération et non une contrainte, que l’amour, en somme, nous soit à chacun une liberté.
Utopie ? Peut-être. Ne suis-je pas d’ailleurs célibataire ?

 

4 commentaires pour Rencontre @3

  • emelka mx

    Merci pour ce texte, Cécyle. Il y a une phrase de Rilke, dans je ne sais plus quel poème, où il est dit « tu n’es pas non plus mienne par la force d’un beau désir ». Ok, le désir n’est pas nécessairement lié à l’amour, mais dans le cas où il l’est, cette phrase pour moi veut dire exactement cela : aimer n’est pas posséder, mais une ouverture à l’autre dans sa complexité (je préfère parler du verbe aimer (une action) que d’une définition de l’amour). Mais l’amour étant d’abord une rencontre, il est possible que cette définition ne soit pas toujours partagée.
    Remarquez, je suis moi aussi célibataire… 😉
    Faut-il surinvestir les mots ? Je parle volontiers d’ « un » ami ou « une » amie (ce n’est pas ici un indéfini, mais une non-exclusivité), je peux présenter une personne comme mon ami-e (pas une possession, mais la manifestation d’un attachement). Je me verrais très bien présenter « ma » compagne, mais je n’utiliserais pas le terme « ma » femme (parce que ce terme est encore marqué historiquement et socialement (en matière d’hétéronormativité et de possession justement), mais il se peut très bien qu’une personne parle de sa femme alors qu’il ou elle porte le même regard sur l’amour que moi, il faut juste éviter en investissant les mots que cela ne conduise à ne plus se comprendre ;))

    • Cécyle

      Merci pour ce long commentaire, emelka mx, et pour la citation de Rilke. Je suis bien sûr d’accord avec vous… je discute juste un peu votre second paragraphe.
      Le langage structure notre pensée, et non l’inverse. Et les mots que l’on utilise ne sont jamais un hasard, et quand ils ont plusieurs sens (sens propre, sens figuré, usage personnel…) on ne peut pas faire abstraction de ce qu’ils disent, car c’est bien notre inconscient qui choisit
      En grammaire, le possessif est possessif. Comme culturellement « ma femme » a le sens que vous signalez. Il me paraît essentiel d’avoir conscience de cela si l’on veut s’en extraire, comme vous l’indiquer, donner au possessif un sens d’attachement plus que de propriété.
      Et le hic, en effet, c’est que nous utilisons les uns et les autres les mêmes mots d’amour en leur donnant des sens, des portées, différents. Comment se comprendre alors ? C’est peut-être là que le bât blesse, finalement. Sur la langue… Sale histoire pour des lesbiennes ! 😉

      (Elle est facile mais je me devais de la faire !)

      • emelka mx

        (mais faites seulement ;))
        (mais faites seulement ;))

        Oui, je suis d’accord avec vous, les mots que l’on utilise ne sont jamais un hasard. Mais je pense que le lien entre langage et pensée est plus complexe et pas unilatéral. Il me semble que le langage n’est ni complètement lié à l’inconscient, ni complètement instrumental (surtout pas). Mais là aussi cela dépend peut-être de ce que l’on entend par « inconscient ».

        Comme vous le dites, un langage socialement partagé cohabite avec des sens et des portées différenciés. Mais ne s’agit-il pas plutôt d’une bonne nouvelle ? J’y vois plutôt un signe que l’amour lui-même peut s’inscrire dans des relations différenciées.

        • Cécyle

          Je pratique plutôt une définition psychanalytique de l’inconscient. Cela guide forcément ma réponse ! 😉
          Il me paraît donc que la pensée est structurée par le langage, puisque l’on a besoin de mots pour penser. Et l’on note par exemple que la violence augmente chez celles et ceux qui n’ont pas les mots pour le dire (ce n’est qu’un exemple).
          Ceci étant, j’aime bien votre idée de « relations différenciées », différenciée par le langage de chacun (donc sa personnalité, son identité). Reste à espérer pouvoir s’entendre ! 😉

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