Individu @5

L'invention du sauvageDe novembre 2011 à juin 2012, le musée du quai Branly a présenté une exposition intitulée L’invention du sauvage avec un commissaire général, Lilian Thuram, le footballeur, président de la fondation “Éducation contre le racisme” et deux commissaires scientifiques, Pascal Blanchard, historien et chercheur associé au CNRS et Nanette Jacomijn Snoep, responsable des collections Histoire du musée du quai Branly.
Le parcours s’attache à montrer les conceptions racistes développées depuis le XVIe siècle jusqu’au XXe. Il s’agit d’abord des questionnements sur la découverte d’un autre physiquement et culturellement différent lors des grandes découvertes. Très vite, la curiosité sert de fondement à des théories raciales, dégénérant vite en hiérarchie. Je connaissais certaines pratiques : phrénologie, présentation d’individus dans des zoos, spectacles mettant en scène une vision occidentalisée du « sauvage »… Toutefois, la richesse des archives donne un aperçu très intéressant et souligne l’ampleur de cette mentalité où la découverte d’un autre évidemment différent glisse vers un autre fondamentalement inférieur. Des typologies se mettent en place : on montre le quotidien des Africains, le travail des Asiatiques, le courage des Indiens… Les clichés sont créés, reproduits, mis en scène. L’exposition est très intéressante et met en perspective le colonialisme et l’instrumentalisation politique autant que les orientations scientifiques et la curiosité des foules, dont l’écho se retrouve dans les reality-shows d’aujourd’hui. La mise en contexte permet de ne pas être dans la condamnation pure et simple, un peu facile à des années de distance, mais de donner à comprendre quel est le terreau de ces comportements et pensées pour pouvoir les analyser ici et maintenant.
La dernière salle présente une vidéo de témoignages de discrimination. Lilian Thuram explique dans un entretien à Regards : « Dans l’exposition, on voit les gens exhibés, mais on entend très rarement leur parole. » Mais, ce n’est pas seulement la parole des « gens exhibés » que l’on entend. On dérive de la différence « raciale », typée physiquement, indélébile, au rejet de l’autre pour des considérations moins « immédiates » avec notamment le récit d’homosexuels et de transsexuels.
C’est à mon sens regrettable, car on y mélange des rejets de l’autre se fondant sur des sphères très différentes : de la normalité, de la norme, de l’humanité. La notion de sauvage n’est pas seulement construite en rapport à ce qui est différent dans une civilisation donnée, mais à ce qui est hors de toute civilisation. Ce n’est plus seulement considérer que l’autre est contre-nature, mais qu’il n’est pas de même nature. Ce n’est plus rejeter l’autre à la marge ou hors de la société, mais considérer que d’emblée il ne peut pas en faire partie. Ce n’est pas seulement rejeter l’autre parce qu’il fait des choix différents qui se voient (et de ce fait, il peut être rejeté alors qu’avant il était accepté, passant de bon copain ou collègue sympa à « pédé » par exemple), mais parce qu’il est différent et cela se voit quoi qu’il fasse.
Définir la spécificité de la construction du sauvage pour ensuite effacer ce qui la fonde est dommage. Les bonnes intentions ne sont pas les meilleures conseillères.

Pour conclure sur la différence entre considérer l’autre dans la société ou comme en dehors, je vous laisse le soin de relire quelques extraits du fameux Discours de Dakar de Nicolas Sarkozy du 26 juillet 2007 :
« Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.
Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès.
Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout semble être écrit d’avance.
Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. »

Envoyer un commentaire

 

 

 

Vous pouvez utiliser ces balises HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>