Tonton @7

En écho au billet que j’ai consacré aux 97 ans de ma grand-mère, Isabelle écrit : « L’aimer, c’est ne pas l’obliger à vivre pour toi. C’est le sentiment le plus fort que tu puisses lui exprimer. »
Quand j’ai lu ces lignes au sein d’un commentaire qui témoigne de toute la tendresse qu’Isabelle a pour moi, ma réaction a pourtant été « T’es chiée, quand même ! » (oui, je parle mal, des fois). Je ne m’en suis pas ouverte à Isabelle (qui découvrira avec ce billet ma réaction) pour deux raisons : la première c’est que son commentaire est si fort en tendresse qu’il ne méritait pas une réaction à chaud ; la seconde, c’est parce que je suis intellectuellement d’accord avec elle… tout en ne l’étant émotionnellement pas.
Oui, intellectuellement, je suis d’accord : chacun est libre de sa mort et aimer, ce n’est jamais s’approprier la vie de l’autre, quel que soit ce mode d’appropriation. Aimer, c’est offrir à celui que l’on aime un espace de liberté, lui permettre d’exister même si c’est la mort qu’il souhaite. Ma grand-mère m’a d’ailleurs ouvertement parlé de suicide ; elle n’en a plus physiquement les moyens, ne pouvant même pas se jeter en bas de son lit puisqu’il est muni de barreaux. Mais oui, elle en a bien le droit.
Comme mon père l’avait quand il a mis fin à ses jours en décembre 1987. Ouille ! Il avait 49 ans, j’en avais 24 ; et sa mort précoce est sans doute une des raisons pour laquelle j’aime regarder les gens que j’aime vieillir. Il en avait le droit… et j’ai défendu mordicus cette idée pendant plusieurs années, arguant qu’il souffrait et qu’il était de sa liberté de mettre fin à sa souffrance. J’ai défendu cette idée jusqu’au jour où un joli brin de fille m’a dit, d’une voix chargée d’amour et de compassion…
— Tu lui en veux à ton père. Pourquoi ne le reconnais-tu pas ?
Quiconque d’autre que Nathalie m’aurait dit ça, ç’aurait été la claque garantie ! Comment accepter que mon père m’avait fait du mal en exerçant sa liberté de mourir ? Comment accepter que je doutais toujours de son amour alors que la lettre qu’il avait laissée assurait qu’il m’aimait, moi, mon frère, maman et quelques autres ? Nathalie m’obligeait à regarder ma souffrance en face, à vivre dans ce paradoxe invraisemblable que le commentaire d’Isabelle résume si bien : « L’aimer, c’est ne pas l’obliger à vivre pour toi. C’est le sentiment le plus fort que tu puisses lui exprimer. »
Dont acte. Papa est mort et je l’aime aussi dans cette liberté. Mais sa mort m’a fait du mal, me fait du mal, beaucoup, et ne cessera sans doute jamais de m’en faire. Il m’a fallu de nombreuses années après la question de Nathalie pour être à peu près au clair dans ce paradoxe. Entre temps, Nathalie aussi est morte, d’une « intoxication médicamenteuse involontaire » ; je vous laisse traduire. Un jour, elle m’a expliqué ce qu’était cette sorte de souffrance qui porte à se suicider. Une fois encore, elle m’a beaucoup aidée.
Quant à ma grand-mère… Son grand âge rend les choses plus faciles. Allez mamy ! Tu peux y aller. Je ne serai jamais véritablement armée face à la mort, à l’amor, mais j’écris ; et cela me sauve !

7 commentaires pour Tonton @7

  • Isabelle

    La photo est magnifique.

  • Valérie

    Je voulais dire la même chose qu’Isabelle. La photo est magnifique, le personnage emblématique.

    • Cécyle

      Si mon père n’était qu’une figure symbolique, ce serait sans doute plus simple à gérer ! Mais il est aussi une réalité ! 😉 Et quand les deux se rencontrent…

  • Tempérance

    J’ai eu un jour une amie qui, souffrant d’un cancer incurable a décidé de mettre fin à ses jours. Elle vivait en Hollande et a pu le faire à son rythme, en prévenant ses amis et en « organisant » sa mort. J’ai trouvé cet acte terrible et comme toi, Cécyle, outre le chagrin d’avoir perdu cette amie très chère, je lui en ai voulu et j’ai été en colère !!! Elle ne nous aimait pas suffisamment ? Nous ne l’aimions pas assez ?? Mais d’un autre côté : aurait-il fallu qu’elle souffre le martyr pour nous ???

    • Cécyle

      Et nous, aurions-nous supporté son martyr ? 😉
      On ne saura jamais ce qui nous aurait été le plus douloureux. Autant que l’on ne peut refaire l’histoire; Alors ?
      Vivons heureux ! C’est le moins que l’on puisse faire.

  • salanobe

    J’adore ce billet. Je l’ai lu plein de fois et il me fait toujours le même effet.

    • Cécyle

      Merci à vous, par ce gentil commentaire, de m’avoir portée à la relire…
      Quand je l’ai écrit, j’ai pleuré tout au long des lignes. Je ne pleure pas à le relire. Ah ! l’écriture.

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